Spiritualité païenne par hund heidhinn

Partie « rôle de la religion »
Argumentation pour une spiritualité chamanique
Révélation et ‘connexions hors du corps’



Notre spiritualité est, en fait, étroitement liée à la façon que nous avons de nous accommoder, ou bien souvent de ne pas nous accommoder, des multiples contradictions qui forment le tissu de notre vie. La position soutenue ici est qu’il ne faut surtout pas ignorer ou mépriser ces contradictions : elles sont nous, et se rappelleront sauvagement à nous si nous les négligeons. La spiritualité est au moins un des chemins (il y en a peut-être d’autres) que nous pouvons suivre pour tenter de voir clair dans le gigantesque imbroglio de nos contradictions internes. C’est cette pelote de fils emmêlés que nous allons tenter de débrouiller ici. Pour pouvoir réfléchir à la spiritualité chamanique, nous allons simplifier les principales approches existantes à la spiritualité en distinguant deux grands courants, celui des spiritualités de la révélation et celui des spiritualités des ‘connexions hors du corps’. Ces deux voies sont fondamentalement différentes même si leur pratiques peuvent paraître parfois semblables. Notre conclusion sera que la spiritualité des religions anciennes, dites païennes, est une troisième voie fondamentalement différente des deux autres.

Le thème de la spiritualité moderne est encore compliqué par le fait que, dans le vieux problème des conflits entre les trois composantes fondamentales des humains, le corps, l’intellect et l’âme, cette dernière est souvent considérée comme une composante indésirable. Nous avons déjà signalé que cette religion spéciale appelée ‘athéisme’ affirme que l’âme n’existe pas. D’autres approches, comme celle du mouvement américain SBNR (Spiritual But Not Religious) rejette toute appartenance à une religion et tend ainsi à faire décroître l’importance accordée à l’âme. Ici, au contraire, nous voulons nous inspirer des anciennes religions païennes ce qui nous amène vers une spiritualité qui affirme l’existence d’une âme, bien que nous refusions de nous plier aux canons des Églises bien établies dans notre société. Ainsi, nous allons considérer les contradictions issues des trois composantes fondamentales des humains, le corps, l’intellect et l’âme.


Pétroglyphe d’environ 3000 ans
Le navire ne flotte pas sans corps, n’avance pas sans esprit, ne vit pas sans âme, sinon pourquoi donc s’encombrer d’acrobates géants ?



Rappel : Notre effort porte sur l’observation des traits principaux des spiritualités existantes afin de discerner ce que nous avons avec elles en commun et ce qui nous différencie. Il ne nous servirait à rien de critiquer certains traits même s’ils ont eu dans le passé des conséquences regrettables. Nous nous contenterons donc d’observer sans critiquer.

Les religions révélées

Une solution très ancienne qui a été proposée pour résoudre les conflits entre notre corps, notre intellect et notre âme est celle d’une extrême humilité devant une divinité. On abandonne alors tout espoir d’être capable de résoudre soi-même ce problème et on se repose sur la parole de nos divinités pour enseigner comment se conduire. C’est la solution proposée par les religions révélées.

Il est tout à fait remarquable que les approches modernes rejettent, excepté évidemment les tenants des religions de la révélation, avec un bel ensemble cette position … et ceci de façon parfois très méprisante. Ici, nous allons plutôt discuter des diverses sortes de révélations possibles, selon la nature de ce qu’on appelle « entités supérieures ou mystérieuses ».
Tout d’abord, remarquons que dès que l’on admet, dans ses choix spirituels, l’existence d’entités dites supérieures ou mystérieuses, on se place alors devant un choix délicat. Ou bien ces entités sont totalement inatteignables et leur attitude distante nous force à accepter une spiritualité désespérée face à ces entités, ou bien il existe une forme de contact avec elles, et il n’est pas impossible qu’elles ‘révèlent’ quelque chose. Ainsi, l’abandon de toute forme de révélation est une position quasi suicidaire, hors d’un strict athéisme. Même les ‘spiritualité oui, religion, non’ (SBNR cités plus haut) disent se référer à « une puissance supérieure ou à la nature transcendante de la réalité » si bien qu’ils recherchent une révélation personnelle, ce qui les rattache aux religions de la révélation.
Regardons encore plus loin des religions révélées classiques et considérons le cas du voyage chamanique. Tout le monde sait qu’une des étapes de l’apprentissage du chamanisme est de trouver ou rencontrer ou recevoir des animaux mystiques. Quand, après une séance chamanique, une personne déclare qu’elle a « rencontré son animal » au cours de son voyage, elle affirme avoir été en contact avec une de ces entités supérieures, il s’agit bien d’une forme de révélation.

Il arrive très souvent que les individus qui reçoivent une révélation le considèrent comme une supériorité qui fait d’eux les élus ou les choisis de la divinité, ce qui justifierait leur mépris pour ceux qui n’ont pas reçu ce cadeau. Cet élitisme est évidemment peu compatible avec une vie spirituelle ferme. Un comportement moins grossier mais très courant se rencontre chez les candidats au chamanisme. Ils désirent « aller chercher eux-mêmes leur ‘animal’ » au lieu d’attendre qu’il se révèle à eux. Cette façon de parler naïve dissimule une forme d’arrogance qui vaut bien celle de ceux qui se croient ‘choisis’. En effet, ils se considèrent donc comme capables de décider eux-mêmes d’être choisis. Dans ce cas, les puissances appelées ‘supérieures’ sont traitées comme des choses à la disposition de leurs ‘élus’. Il est évident qu’il s’agit là de simples rêves éveillés, ou imaginations ou visualisations et non pas d’expériences mystiques. Ajoutons quand même que le chamanisme n’est peut-être pas la seule religion où ce phénomène puisse se produire.

De plus, il arrive aussi très souvent que les églises de la divinité en question s’attribuent un pouvoir temporel qui leur permet d’imposer par la force la spiritualité associée aux déclarations de leurs prophètes. Ce dogmatisme à la qualité de la simplicité : inutile de s’engager dans une recherche personnelle pour atteindre la spiritualité. Une conséquence de ceci, qui peut même être reçue comme une qualité par certains, est d’imposer un ordre, pourquoi pas, mais avec la détestable conséquence que de nombreux individus se sentent étouffés. Cet étouffement est évidemment peu compatible avec une vie spirituelle ferme, ni pour les bourreaux ni pour leurs victimes.




Que ce soit pour des faits anodins ou pour l’asservissement de tout un peuple, nous constatons donc que la condition primordiale pour que les religions révélées soient associées à une spiritualité ferme est une grande humilité et l’absolue sincérité de ses ‘élus’ et des dirigeants de ses églises.

Les religions des connections hors du corps

Une autre voie pour atteindre à la sérénité de la spiritualité est plus complexe et aussi très répandue. Elle consiste à construire soi-même cette sérénité tout comme le bouddhisme le recommande. Cette approche est utilisée par de nombreuses autres approches à la spiritualité. Un exemple typique de ceci, même s’il peut ne référer à aucune religion, est celui toutes les approches de type ‘développement personnel’ et de ‘psychothérapie spirituelle’ qui se fondent sur une analyse personnelle. Dans la perspective bouddhiste qui est sans doute la plus approfondie, nous pouvons comprendre les principes de cette construction personnelle à partir de deux autres principes que nous allons séparer, même si cela risque de paraître artificiel aux bouddhistes : cette séparation est primordiale pour présenter les conclusions de notre réflexion.

Le premier principe est présenté très clairement par un proche du Dalaï Lama, Jean-Yves Leloup : « Être « éveillé » (être un bouddha) … c’est sortir de l’illusion dans laquelle nous retient tout attachement à soi comme être individuel, séparé des autres, séparé du cosmos. » Cette position s’oppose assez fondamentalement à celles des religions de la révélation car elle sous-entend que chacun est responsable de sa « sortie de l’illusion » et c’est à chacun de construire sa propre révélation en apprenant à se sentir relié à tous les ‘autres’, humains, animaux et forces de la nature.
C’est l’illumination des bouddhistes. Ce principe a été utilisé par une multitude d’autres approches à la spiritualité, bien qu’elles en donnent parfois une version moins universelle. L’exemple le plus frappant en est la ecological spirituality (‘écologie spirituelle’ ) tellement en vogue aux États-Unis. Elle insiste beaucoup sur le fait que nous sommes intimement liés à la terre (La Terre, ou la Gaïa du New Age) c’est-à-dire que nous ne sommes pas séparés de notre environnement.
De nombreuses approches modernes se recommandant des paganismes anciens et du chamanisme tendent à avoir certains comportements qui donnent une priorité à la nature sur l’humain, ou même la divinisent. La sorcellerie elle-même suppose un accord entre l’individu et les forces de la nature, ce qu’exprime bien la Wicca. Quand on étudie un peu les pratiques des sorciers actuels (ceux qui se font payer pour enfoncer des aiguilles dans des statuettes de cire etc.), on s’aperçoit qu’ils se ressentent eux-mêmes comme des intermédiaires entre leurs clients et les forces de l’univers. [Notez bien que je ne cherche pas à savoir qui a influencé qui, je me contente de remarquer des similarités entre les approches].
La vérité antique est sans doute plus nuancée. Les paganismes les plus connus par les textes qu’ils nous ont laissés sont ceux des religions primitives suivantes : sumérienne, indoue, égyptienne et scandinave (les civilisations grecques et latines sont rarement appelées primitives). Il faut bien dire que, dans ces quatre religions, les textes n’insistent pas souvent sur la communion entre les humains et la nature. Cependant, elles ont en commun ceci que les comportements des humains et des dieux sont parfaitement intégrés aux phénomènes naturels. Un exemple frappant en est fourni par Inana, la principale déesse sumérienne qui demande à son consort, Dumuzi, de ‘labourer’ son corps (un texte cunéiforme déclare explicitement : « Laboure mon sexe, homme de mon cœur!») comme il laboure les champs, visiblement dans le but de favoriser la fertilisation de ces derniers. Un autre est celui de la déesse scandinave Frigg (l’épouse d’Ódhinn – ‘Odin’ ) qui, lorsque son fils est menacé utilise son propre pouvoir pour demander à (presque) tous les éléments présent sur Terre (bois, pierres etc. sauf le gui qu’elle néglige) de ne pas le blesser.
En fait, tout ceci est confirmé par les études ethnologiques des peuples ‘premiers’ qui toutes montrent un attachement important de ces peuples à leur environnement écologique ou même cosmique. Là encore, un exemple frappant est celui de la cosmogonie Dogon décrite par Griaule.
Remarquons que toutes ces approches supposent qu’un humain est nécessairement capable d’entrer directement en contact, non pas seulement avec la divinité, mais aussi avec tous les êtres, animés ou non, proches ou lointains, petits ou énormes qui constituent notre univers. C’est pourquoi il semble possible de les nommer ‘approches des connexions hors du corps’ comme il a été fait au début de cette discussion. Mais une façon de parler de Thomas Berry peut aussi nous éclairer : « l’univers est une communion de sujets, non pas une collection d’objets ».



Le principe d’interdépendance entre l’humain et son environnement, que nous nommerons les ‘connexions hors du corps’, nous paraît primordial à toute recherche de spiritualité.

Il s’oppose aux positions de certaines églises de la révélation qui placent l’humain au-dessus de toutes les autres manifestations de la vie.

Cependant, ce principe ne s’oppose en aucune façon au fait de la révélation elle-même.

Le second principe est associé à la version bouddhiste de la spiritualité des connexions hors du corps, c’est celui de la suppression de l’égo. Dans la citation donnée plus haut, nous avons volontairement omis (c’était dans les points de suspension) la première proposition de Mr. Leloup. La citation complète commence par : « Être éveillé (être un bouddha) c’est comprendre qu’il n’y a pas de « Soi » etc. » C’est-à-dire que le bouddhisme, comme chacun le sait bien, recommande de travailler à un oubli le plus poussé possible de soi-même, de son égo. Comme vous le voyez, Mr. Leloup considère qu’une condition, et/ou une conséquence inéluctable de la suppression de l’égo est de s’ouvrir à notre environnement. Cette position est précisée par le Dalaï Lama dans son autobiographie spirituelle. Dans le paragraphe Actualiser notre potentiel, il cite un sage indien, Aryadeva : « Au départ, il faut abandonner tout acte négatif ; au milieu, tout attachement à l’égo et à la fin, tout extrême, point de vue ou concept. » D’autres bouddhistes auront peut-être une position exprimant une autre nuance mais, au fond, nous savons bien qu’en pratique les versions populaires du bouddhisme évaluent le degré d’illumination en pourcentage de suppression de l’égo. Si nous analysons cette position en termes des conflits entre l’âme, l’intellect et le corps, ceci indique que le conflit est résolu par une suppression (au moins partielle) des besoins du corps et de l’intellect pour se consacrer exclusivement aux besoins de l’âme.
Vous commencez peut-être à vous douter que nous allons en venir au point où nous soutiendrons l’idée que les connexions hors du corps n’impliquent pas nécessairement la destruction de l’égo.

Mais, avant de développer cette idée, il est intéressant de revenir sur la position d’une des grandes religions révélées, celle de la chrétienté. Il n’est pas question ici d’évoquer le comportement individuel des chrétiens mais de résumer un des enseignements du comportement général de la chrétienté au cours des deux derniers millénaires. Elle aussi a traité du problème des conflits entre l’âme, l’intellect et le corps, mais elle a proposé une solution différente de celle du bouddhisme. D’une part, elle n’a jamais, au moins au niveau de ses grands maîtres, supposé un asservissement de l’intellect à l’âme. Au contraire, l’ensemble des grands penseurs chrétiens dont l’archétype est Saint Thomas d'Aquin sont des philosophes au sens le plus intellectuel du mot. Elle n’a jamais non plus rejeté les besoins du corps de façon systématique, excepté la sexualité qui a focalisé sur elle l’opposition de la chrétienté aux plaisirs du corps.

Suprématie de l’âme dans les deux approches

Malgré leurs différences, nous constatons une convergence des grandes religions pour affirmer la suprématie de l’âme sur le corps et/ou l’intellect. En somme, dans le conflit entre âme, intellect et corps, la majorité des religions non païennes désignent d’avance celle qui doit être vainqueur de ce conflit, c’est-à-dire l’âme. C’est d’ailleurs ce qu’ont très bien compris les athées qui, assez logiquement, nient tout simplement l’existence de l’âme ce qui, si on l’admet, a pour effet immédiat d’ôter toute légitimité à ces religions.
Un exemple frappant de la faible importance du corps nous est directement fourni par le Dalaï Lama qui affirme, dans l’ouvrage cité plus haut, paragraphe intitulé La compassion, chemin de mon bonheur : « À moins d’être gravement malades ou privés du nécessaire, notre condition physique joue un rôle subsidiaire dans notre vie. Quand le corps est satisfait, nous n’en sommes quasiment pas conscients ». Ceci est sans doute vrai pour un moine bouddhiste et s’applique peut-être pour tous à la ‘satisfaction des désirs’, mais notre corps ne nous sert pas qu’à satisfaire des désirs. La sensation de d’équilibre et d’enracinement dans la vie que nous procure la sensation profonde (ou « kinesthésie ») d’un corps sain est certainement un grand plaisir de la vie, même si elle n’a pas excité l’imagination des foules. C’est le plaisir du sportif occupé à un exercice physique modéré, celui d’une saine lassitude si l’exercice a été violent, c’est le plaisir de faire un repas léger constitué d’aliments appétissants ou de se détendre en compagnie d’amis, ou encore de vivre une passion non destructive pour des objets ou d’autres êtres vivants. J’ose même aller jusqu'à la ‘fureur odinique’ (ne pas confondre ‘fureur’ et ‘colère’ ) de la création qu’elle soit poétique ou manuelle. Inversement, ce plaisir disparaît quand on se laisse aller au stress ou à l’usage des drogues. La vie moderne tend en effet à nous faire oublier tous ces plaisirs en les remplaçant par un stress qui conduit justement à l’usage de diverses drogues ou encore à des excès alimentaires.

La solution païenne ancienne

C’est pourquoi il est aussi possible de supprimer le conflit entre âme, intellect et corps en supprimant d’abord le conflit lui-même : le corps n’est pas automatiquement source de destruction ni pour l’intellect ni pour l’âme. Gérer correctement toutes ces interactions est certainement une tâche d’une immense difficulté. Mais, dans le fond, est-elle vraiment plus difficile que de supprimer les besoins du corps ou de museler notre intellectualité ? En tout cas, tenter de suivre cette piste passionnante vaut la peine d’un honnête essai. La première partie de ce manifeste, À la découverte de l’âme par la spiritualité chamanique, nous fournit de nombreuses indications sur la façon de suivre cette voie. La deuxième, encore embryonnaire, je dois l’avouer, Respecter son corps, nous expliquera pourquoi le respect du corps, s’il est important pour vivre une vie heureuse, l’est encore plus pour avoir une mort heureuse.
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