Cessons de calomnier le dieu Óðinn !

Cessons de calomnier le dieu Óðinn !

Texte rédigé par Skogdis et hund heidhinn

Introduction



Au contraire d’un dieu d’une religion monothéiste, pour lequel la perfection est revendiquée, les dieux nordiques sont souvent pétris de défauts qui les font paraître parfois plus proches des humains, mais qui peuvent aussi rebuter. Le chef de ce panthéon, Óðinn, est particulièrement controversé, et souvent présenté sous le jour le plus sombre possible. D’ailleurs, un de ses multiples noms, Grímnir, signifie “Le Masqué” ce qui n’en fait pas un personnage à qui faire confiance. Cet article est consacré à une sorte de défense des ‘valeurs morales’ du dieu scandinave ancien Óðinn (maintenant appelé Odin). Ce sujet peut paraître saugrenu, mais il se trouve qu’Óðinn semble avoir attiré sur lui la hargne de nombreux experts de la langue norroise ancienne. Leur avis tend à faire loi et il nous a semblé nécessaire de rétablir des jugements plus positifs tirés des textes mêmes que ces experts ont traduits. Notre article ne tente pas de remettre en cause ces traductions, mais traite, implicitement, du problème plus général de l’importance du contexte social dans lequel un texte est compris. Il semble bien que le contexte social de l’oralité (la parole opposée au Livre et au Verbe) et du paganisme (le polythéisme opposé au monothéisme) déconcertent la plupart des lecteurs.

Nous allons donc distinguer deux types de critiques.
Les premières sont dues au fait de considérer comme moralement déficients des comportements justifiés dans le cadre d’une moralité différente de la nôtre. Bien évidemment, le « politiquement correct » joue un rôle important dans ces critiques, mais nous n’utiliserons pas cet argument un peu facile. De fait, il est clair qu’ Óðinn n’est pas un ‘dieu d’amour’ ni un ‘dieu de compassion’. Beaucoup considèrent cela comme un défaut fondamental et ‘cherchent la faute’ à tout prix, sans se soucier trop du bien-fondé de leur accusation. Au contraire, nous tenterons de montrer ces comportement pourraient aussi être aussi compris comme ceux d’une haute moralité, même de nos jours. Nous contrerons ainsi les accusations suivantes portées à Óðinn : perversité, fourberie, misogynie, élitisme, ruse, versatilité.
L’autre type de critique s’appuie sur la remarque que les dieux se comportent parfois de façon opposée à leur propre moralité. Notre analyse détaillée admettra ces contradictions mais les justifiera par l’enjeu qui a provoqué le comportement ‘honteux’ d’un dieu. Nous expliquerons ainsi le problème du serment violé par Óðinn et Týr (Tyr ou même Tir) qui entraîne souvent la critique qu’Óðinn manque à sa parole.

Óðinn est un dieu complexe qui a de multiples fonctions à la fois dieu de la magie, de la poésie, de la victoire au combat, de l’intelligence; il est omniscient mais non omnipotent, créateur du souffle de vie des hommes et passeur des morts. La complexité est inhérente au personnage.
Répétons que ses côtés négatifs sont relativement souvent mis en avant lapidairement sans trop d’arguments ni de citations textuelles. Le présent article reprend et organise les contributions postées sur le forum « Les Enfants d’Yggdrasill » dans une conversation relative aux “défauts d’Óðinn”.

Odin pervers et fourbe ?



Le qualificatif de fourberie au sujet d’Óðinn figure dans les commentaires de beaucoup d’universitaires (Boyer relayé par Guelpa – Ursula Dronke n’était pas en reste) qui cherchent à le critiquer systématiquement pour des raisons pas très claires.
Les accusations trouvées sous la plume des chercheurs sont souvent données comme une vérité sans que des exemples cités de textes soient apportés.

En ce qui concerne plus particulièrement la perversité, Boyer dit, p. 449 de sa traduction de l’Edda poétique, au chapitre où il présente le Hárbarðsljóð, qu’Óðinn était pervers (un « aristocrate … rusé, pervers, raffiné dans son langage »), ce n’est pas nous qui avons inventé l’insulte.
Le dictionnaire de la langue française ATILF définit ainsi ‘pervers’ :
« 1. Enclin au mal; qui fait, qui aime à faire le mal. Synonymes. corrompu, malfaisant, méchant. Créature, dieu, divinité, jouisseur, race pervers(e). »

Honnêtement, nous ne voyons pas où notre mythologie présente Óðinn comme « aimant à faire le mal ». On peut supposer que Boyer a voulu utiliser le mot dans le sens de jouisseur… car il se présente en effet comme un jouisseur dans le Hárbarðsljóð. Mais on peut supposer qu’il (Boyer) connait le mot ‘jouisseur’ et il aurait pu l’employer, non ? Mais vous voyez comment fonctionne la médisance : on passe de « aristocrate » à « rusé, pervers », puis on rajoute « raffiné dans son langage » pour donner l’illusion qu’on ne cherche pas à dire du mal. C’est seulement en passant qu’on rajoute un mot à plusieurs sens mais qui veut essentiellement dire « qui aime à faire le mal ».

Pour la fourberie, le reproche est probablement lié à son habitude de cacher son nom. Le poème dit « le Chant de Barbe grise » Hárbarðsljóð est typique. Boyer en dit : « le contraste brutal entre Thórr, plébéien, franc, naïf, et l’aristocrate Ódinn, rusé, pervers, raffiné dans son langage… ». Bon, voilà un Óðinn fourbe bien annoncé : il est rusé et pervers et donc fourbe.

Alors, d’abord pour ‘rusé’, il est exact qu’il utilise très souvent la ruse plutôt que la force. Dans le Hárbarðsljóð alors que Þórr (Tor ou Thor) clame bien haut son origine et son nom (s. 9), Óðinn lui répond : « Je m’appelle Hárbarð, je cache rarement mon nom. » ce qui est un mensonge par surcroît, puisqu’il cache systématiquement son nom. Et il est exact que dans les conflits, Óðinn va assez souvent utiliser la ruse plutôt que la force, comme Þórr le fait.
En fait, on voit bien qu’il est conscient du fait qu’il n’est pas ‘tout puissant’ et qu’il se sent en position d’infériorité par rapport aux Géants. L’exemple du Vafþrúdnismál est particulièrement illustratif à ce sujet. Frigg lui déconseille (s. 2) d’aller se mesurer à ce géant qui est le plus puissant de tous. Cela montre bien, et de 1, qu’il s’attaque au plus puissant d’entre eux, et de 2, que Þórr n’aurait sans doute pas été capable de le vaincre. Or, tous les deux, Óðinn et Þórr ont visiblement mission de contenir la puissance des Géants qui, si elle déborde, va provoquer le Ragnarök. Là c’est donc Óðinn qui s’y colle. Va-t-il annoncer haut et fort son nom pour se faire écraser immédiatement par Vafþrúdnir ? Il ruse parce qu’il est bien obligé de ruser s’il veut remplir sa mission.

Vous voyez que Óðinn est rusé et très intelligent dans sa mission, au contraire de Þórr qui est plutôt naïf et semble moins intelligent. Chacun a son rôle et chacun le joue du mieux qu’il peut.

Si on considère qu’un des rôles principaux d’Óðinn et de Þórr est de retarder l’arrivée du pourtant inévitable Ragnarök, on les comprend mieux, et on peut leur montrer plus de respect.

Deux exemples tirés de textes pourraient cependant illustrer un côté. . . peut-être pas gravement fourbe, mais au moins non fair-play: Les énigmes avec Vafþruðnir, dont nous avons déjà dit un mot, et celles avec le roi Heiðrekr, construites de façon similaire. Dans les deux cas, Óðinn arrive à gagner le combat d'énigmes en en posant une dont il sait que la réponse est introuvable: le fameux « Qu'est-ce qu'Óðinn a dit à l'oreille de Baldr sur le bûcher funéraire? ».
Forcément les deux autres ne peuvent pas savoir, et donc ne peuvent plus gagner. C'est un peu s'en sortir en trichant. Si on peut comprendre le contexte dans le cas du géant dangereux, le roi Heiðrekr, lui, semblait tout à fait inoffensif pour Odin, dont l'intervention est seulement justifiée par le fait que Heiðrekr a un contentieux avec un certain Gestumblindi, lequel a fait un sacrifice à Odin pour l'avoir de son côté.
L’épisode qui nous intéresse est le chapitre 10 de la saga de Heiðrekr. Ce sont les énigmes de Gestumblindi qu’on présente souvent de façon isolée de la saga. Gestumblindi est en difficulté avec le roi Heiðrekr qui le convoque pour régler leur différend. Gestumblindi sait qu’il est un peu balourd (et sans doute Heiðrekr le sait-il aussi). Il demande l’aide d’Óðinn en lui faisant un sacrifice. Óðinn est d’accord et prend la forme de Gestumblindi pour rencontrer Heiðrekr.
Le faux Gestumblindi se présente au roi qui lui demande s’il va accepter le jugement fait par les juges royaux. Gestumblindi demande s’il y a une autre solution et Heiðrekr lui propose une compétition d’énigmes (sous-entendu : en sachant qu’il va écraser ce balourd de Gestumblindi).
La compétition commence et Heiðrekr répond à toutes les énigmes. À la fin, Gestumblindi- Óðinn pose la fameuse question « Qu'a dit 'Óðinn à l'oreille de Baldr sur son bûcher funéraire? » Alors Heiðrekr se rend compte qu’il en train de parler à Óðinn. Quelle est sa réaction ? De lui rendre hommage? Eh bien non, il s’exclame « Þat veistu einn, rög vættr » (Cela tu es le seul à savoir, esprit faible/pédéraste ! » Ragr peut avoir ces deux sens… L’un et l’autre adjectifs sont insultants, et donc Heiðrekr insulte Óðinn. Ensuite, il tire son épée essaie de tuer Óðinn, qui se transforme en faucon pour s’enfuir et il lui coupe les rémiges postérieures (« et c’est pour cela que les faucons sont tronqués à l’arrière »). Ainsi, « le roi Heiðrekr, N’était PAS tout à fait inoffensif pour Odin ».
Le tout est visiblement une mise à l’épreuve et Heiðrekr a mérité sa punition, autant par son insolence que par sa bêtise.

Élitiste et Misogyne?



Nous ne contesterons pas une certaine forme d’élitisme et de misogynie dans les comportements d’Óðinn tels qu’ils sont décrits par les scaldes entre le 8ème et le 14ème siècle. C’était dans l’air du temps : le pouvoir passait à des rois et des évêques tous plus ou moins misogynes et élitistes. C’est la ‘crème’ de la société qui se retrouvait autour des rois, et le mépris pour les païens récalcitrants (qui sont surtout des paysans) se marque un peu partout dans les textes historiques et légendaires.
Dans ce contexte, Óðinn peut être perçu comme un dieu se comportant en noble, avec un dédain pour le bas peuple. On peut avoir l’impression qu’il s’adresse surtout à une élite sociale, guerrière, poétique, cultivée, intelligente etc. Même si il accueille au Valhöll des gens de toutes conditions dès lors qu’ils sont morts au combat, les poètes se souviennent surtout de l’élégance avec laquelle il y accueille des rois. (Heimskringla, saga d’Hakon le Bon; Poème d’Eyvindr skáldaspillir cité par Snorri)
C’est que Óðinn est l'archétype du grand roi, du stratège, ce qui implique certaines qualités et certains défauts. En ce qui concerne la sauvegarde de son royaume (et donc de son pouvoir) on peut lui faire confiance pour faire tout ce qui lui est possible, cela implique qu'il agit parfois d'une manière qui peut sembler injuste aux hommes, d'autant plus que ces derniers ne voient pas l'ensemble de l'échiquier, il leur est donc parfois difficile de saisir la portée des actions du dieu.
Donc nous ne dirons pas qu'il est vraiment complètement élitiste, il utilise tous ses pions, du paysan au jarl. Il était d'ailleurs largement vénéré par les paysans au moment de la récolte, même si moins que Þórr. Il n’était pas exclusivement le ‘dieu des rois’.

En outre, on sait qu’il existait trois dieux principaux, toujours avec un ‘Óðinn royal’ (ou Woden, Wotan) et un Þórr au marteau, ami des humbles. Le troisième personnage pouvait être un Freyr ou une Freyja ou une Frigg selon les illustrateurs. Dans l’aveuglement de beaucoup à ne voir qu’un seul dieu, c’est l’Óðinn royal qui gagne mais si nous voulons bien accepter le polythéisme fondamental des germains anciens, chaque dieu est aussi important que les autres et l’élitisme d’Óðinn est compensé par le ‘populisme’ de Þórr et l’abondance fournie par Freyr, Freyja ou Frigg.

La misogynie d’Óðinn n’est pas si évidente malgré les hauts cris de ses détracteurs. D’un côté, il se comporte évidemment en ‘mec typique vivant autour de l’an mil’. Mais, par exemple, pourquoi, par Loki, ce prétendu gros macho demande-t-il l’avis de Frigg avant d’aller affronter Vafþrúdnir ? Elle lui donne son approbation (avec réticence), mais pourquoi en avait-il besoin ?
Un autre élément qui semble aller à l’encontre ou être illogique avec une qualification de misogynie c’est que ce soit auprès de Freyja (déesse féminine s’il en est) qu’il ait appris le seiðr (et d’autres connaissances magiques éventuellement auprès des magiciennes de l’île de Samsey si on en croit la Lokasenna).
Pour un autre personnage de notre mythologie, les premiers mots de Sigurðr quand il réveille Sigrdrífa, après s’être présenté, sont pour lui demander un enseignement (« Hann segir ok biðr hana kenna sér speki…, Il parle et mendie qu’elle (lui) enseigne sa sagesse. . . ) » (Notre traduction, voyez aussi Le dit de Sigrdrífa, Sigrdrífumál : Edda Poétique de Boyer p. 625)

Dans le Hávamál, Óðinn aborde très souvent le problème des relations homme-femme. Dans l’ensemble il donne surtout des conseils sur la façon de les ‘séduire’ (sans indication qu’il s’agit d’une séduction temporaire : il faut séduire la femme avec laquelle on vit – évidemment, les traducteurs n’insistent pas sur cet aspect). Il recommande aussi de se méfier des sorcières.

Dans notre traduction du Hávamál, nous montrons que les traductions classiques reflètent plus la misogynie des traducteurs (et des traductrices, hélas) que celle d’Óðinn. Sans pouvoir ici tout répéter, parlons de la strophe 84 qui est classiquement considérée comme particulièrement misogyne. En voici notre traduction, avec tous les sens du mot brigð que tout le monde traduit par ‘frivolité, inconstance’ :

En les paroles d’une jeune fille
aucun homme ne devrait avoir confiance
ni en ce que dit une femme (adulte) ;
parce que sur une roue tournante
leurs cœurs furent façonnés (sköpuð),
la rupture (ou la flexibilité, ou le changement ou l’inconstance) est couchée dans leur poitrine.

Il faut remarquer que Óðinn dit que leurs cœurs sont façonnés (sköpuð). Ce mot décrit toujours dans l’Edda poétique un façonnement de la destinée, obtenu par magie. Déjà, et comme les mouvements féministes le soulignent tant, Óðinn affirme que la société façonne (le cœur de) la femme pour qu’elle soit ceci ou cela. Elle est donc, selon, lui façonnée pour être brisante, changeante. Or cette strophe n’est pas isolée mais fait partie d’un Hávamál de 164 strophes et Óðinn fournit plus loin deux exemples de ces femmes ‘brisantes’.
Le premier exemple, strophes 96-102 est en effet l’exemple d’une femme ‘brisante’, la fille de Billingr: se sentant visiblement menacée de viol par Óðinn, elle le roule dans la farine pour finir en lui offrant sa chienne en guise de partenaire sexuelle. On peut ne voir là qu’une grosse blague mais Óðinn est plus intelligent que cela : il nous dit : «°Si tu veux forcer une femme, elle va utiliser sa brigð (flexibilité) pour te faire tourner en bourrique et sa brigð (capacité de briser une relation) pour se débarrasser de toi ». Cette jeune fille est en outre expressément qualifiée d’intelligente (horska) à l’avant dernier vers de la strophe 102.

Le deuxième exemple, strophes 103-110 est celui de Gunnlöð qu’Óðinn sera bien forcé de fuir le lendemain de leurs noces, sans respecter ni la parole donnée, ni Gunnlöð pour des raisons que nous verrons en parlant de la « Reconquête de l’hydromel de la poésie ». Il va lui briser le cœur et la laisser face à la fureur de son père. Là encore on peut comprendre à tort qu’Óðinn recommande d’agir ainsi alors qu’au contraire il exprime très clairement sa honte pour cette action dans la strophe 110.

On peut également relever que, autant les commentateurs/ traducteurs prétendent qu’il se “vante” de ses succès féminins, autant la lecture du texte (pourtant traduit par leurs soins) ne recèle aucun ton de vantardise. Ni dans l’histoire de la fille de Billingr (on ne se vante pas de s’être fait berner en principe), ni dans celle de Gunnlöð, où le ton est carrément du regret.

En conclusion, Óðinn, nous fournit deux exemples où il n’a pas respecté une femme : dans les deux cas, il en a gagné une immense honte. Nous pouvons voir dans la strophe 84 l’annonce des deux aventures dont nous venons de parler avec comme réel sens pour la strophe 84 : « Nous vivons dans une société qui ignore le respect de la féminité. Ainsi, les femmes ne peuvent être que brisantes ou brisées, selon la façon dont on les a façonnées et les hommes ne peuvent qu’y gagner de la honte ». En termes modernes, la leçon d’Óðinn est : « Manquer de respect aux femmes, c’est un comportement perdant-perdant ».


On peut probablement voir un ton un peu plus nettement misogyne dans le Hárbarðljóð:
Nous aurions eu des femmes spirituelles, nous eussent-elles obéi ;
Nous aurions eu des femmes sensées, nous eussent-elles été fidèles.
(. . . )
A moi seul, je les surpassais toutes en sagesse.
Cela sous-entend clairement que ces femmes ne pouvaient pas être considérées comme complètement spirituelles et sensées parce qu'elles n'étaient pas assez obéissantes et fidèles, ce qui contient une connotation pour le moins misogyne.
Ceci dit, tout le ton du poème est agressif voire grossier, vu qu’il s’agit d’un duel d’injures; Þórr et Óðinn (Hárbard) s’insultent bien plus entre eux qu’ils n’insultent les femmes. Et dans le contexte où Óðinn parle de ces femmes qu’il a été le seul à pouvoir dominer, il décrit ces sept jeunes femmes («° si elles eussent été etc. ») et non pas les femmes en général.
Il dit qu’il a rencontré des femmes moins sages que lui, ce qui est bien une vantardise, mais ce qui ne met pas en cause la féminité en général. Le texte ne sous-entend pas qu’elles ont été forcées dans leur comportement et rien n’empêche de croire qu’elles se sont bien amusées elles-aussi, comme le sous-entend le vers 12 de cette strophe :
«°ok hafða ek geð þeira alt ok gaman » mot à mot : «°et eus-je leur esprit/intelligence leurs tout et leur jeu/plaisir/amusement. » c. à d. «°et j’ai eu tout(e) leur esprit/intelligence et leur plaisir ». Il dit qu’il a eu leur plaisir – c’est-à-dire qu’au moins il croit qu’elles se sont bien amusées. Il a aussi l’air heureux aussi qu’elles aient eu de l’esprit et de l’intelligence, ce qui n’est pas vraiment une façon typiquement macho d’apprécier les femmes, surtout dans un duel d’injures de deux hommes jouant à qui sera le plus ‘viril’.
Voici le texte original en Vieux Norrois des trois vers traduits ci-dessus :
"Sparkar áttu vér konur,ef oss at spökum yrði;
horskar áttu vér konur,ef oss hollar væri;
(. . . )
varð ek þeim einn öllum efri at ráðum
;

La traduction donnée ci-dessus est une traduction poétique très intéressante, mais essayons d’en analyser le sens en prenant en compte les sens variés de certains des mots utilisés (en gras et rouge dans le texte Vieux Norrois).
Pour éviter d'être trop long, nous la reprenons en mettant entre parenthèses les différents sens des mots :
Nous aurions eu des femmes spirituelles (sparkar, adjectif sparkr : vives, animées, alertes (mais aussi un sens qui foule aux pieds, qui donne un coup de pied),
nous eussent-elles obéi (spökum, adjectif spakr : gentilles, ou sages. Sage : soit au sens ‘enfant sage’, soit au sens ‘personne visionnaire’ ) .
Nous aurions eu des femmes sensées (horskar sages, au sens habituel, ‘apaisées et instruites’ ),
nous eussent-elles été fidèles (hollar : si elles sont des chefs : gracieuses ; si elles sont des sujets : loyales, fidèles ; si elles sont des objets : salutaires, salubres).
(. . . )
A moi seul, je les surpassais toutes en sagesse (at raðum, substantif rað : conseil et celui qui conseille, prévision (au sens planification), sage conseil, accord, ‘management’, mariage. )
Du coup que dit Óðinn, en fait? Ce n’est pas si clair Au pire, qu’il a rencontré des femmes dégourdies, indépendantes et pas très ‘sages’ et qu’il est quand même arrivé à les séduire grâce à sa sagesse?. . . Tant mieux pour lui ! . . . Qu’il les méprise? Le texte ne le dit pas.

On constate donc que lorsqu’on s’approche plus près du texte, l’impression de misogynie s’amenuise. Il reste juste un individu, certes insultant et méchamment agressif avec Þórr, et qui se comporte comme un gamin vantard. Dans le lot des insultes qu’ils échangent, il y a, entre autres, des vantardises qui incluent des succès avec des femmes. Mais les termes employés ne sont pas en eux-mêmes dépréciatifs pour elles.

Nous aurions même tendance à déceler plutôt chez Óðinn une absence de mépris pour la féminité qui transparaît dans d’autres textes où il décrit des femmes dangereuses car belles à faire tourner la tête des sages, ou ‘instruites’ c’est à dire magiciennes redoutables, rusées et peu disposées à obéir. (Voir notre traduction du Hávamál citée supra). Le seul cas où il manque effectivement de respect pour une femme est celui de Gunnlöð - une femme exploitée et brisée - sur lequel nous reviendrons longuement.

Le mythe de l’hydromel de la poésie



Ce mythe est central et nous en rappelons les étapes marquantes avant de le commenter.

Les étapes sans interaction spécifique avec Óðinn



1. Guerre des Æsir et des Vanir (les Ases et les Vanes).
2. Trêve consacrée entre eux par un mélange de leurs crachats dans un chaudron.
3. Les Ases transforment le liquide en un être appelé Kvasir, très connaissant et très sage.
4. Kvasir parcourt le monde pour transmettre sa sagesse.
5. Deux Nains le tuent, mélangent son sang à du miel et en font un hydromel qui donne poésie et connaissance à qui le boit.
6. Cet hydromel est placé dans trois récipients, dont un chaudron nommé Óðrœrir. Le contenu du récipient va prendre le nom d’Óðrœrir. Dans le Galdr des Corbeaux d’Óðinn, il devient un personnage mystérieux qui protège Urðr (la Destinée).
7. Les Nains assassinent (on se demande pourquoi mais, semble-t-il, par bêtise) un géant, père du géant Suttungr.
8. Suttungr accepte comme « prix du sang », les trois récipients contenant Óðrœrir.
9. Il emmène les cuves dans sa montagne et en confie la garde à sa fille Gunnlöð.

Commentaires sur cette première partie



Cette première partie raconte comment les Ases ont créé Kvasir, comment après un meurtre, les Nains ont brassé Óðrœrir, comment Suttungr s’en est emparé ‘légitimement’ à la suite du meurtre de ses parents.
La disparition de Kvasir n’était pas passée inaperçue des Ases, mais ils avaient cru les explications mensongères de Nains. La réputation d’Óðrœrir a dû se répandre et les Ases ont dû se rendre compte qu’ils avaient été roulés par les Nains. Óðinn décide donc de récupérer cette sagesse issue de leurs pouvoir – avec ce ‘détail’ que Kvasir était devenu une boisson et que la magie des Nains y avait rajouté le don pour la poésie. Dire qu’Óðinn a volé cet hydromel à Suttungr est une simplification abusive et en faire un « voleur », comme certains le prétendent, est une simple calomnie. D’ailleurs, la suite du mythe montre bien qu’Óðinn tente d’abord une récupération partielle en douceur.

Óðinn entre en scène



Suttungr avait un frère et Óðinn tente d’obtenir son appui pour pouvoir négocier avec Suttungr. On était au temps des moissons.
1. Óðinn concocte une ruse pour se débarrasser des neufs esclaves qui moissonnaient en les faisant s’entretuer par leur propre stupidité. [Notez que ce sont des esclaves, la civilisation de cette époque faisait que les esclaves n’étaient même pas de « petites gens »]
2. Óðinn remplace avantageusement les neuf esclaves et accepte comme paiement la médiation du géant qui demandera à son frère s’il veut bien donner une gorgée d’hydromel.
3. Suttungr refuse catégoriquement.
4. Óðinn convainc son ex-employeur de percer la montagne avec une vrille afin de pouvoir pénétrer chez Suttungr.
5. Version 5 de la Snorra Edda : Óðinn se rend auprès de Gunnlöð, la séduit sans doute, et après trois nuits d’amour lui demande trois gorgées d’hydromel, qui chacune vide un des récipients. Il s’enfuit sous forme d’un aigle, dégorge l’hydromel dans la cour d’Ásgarðr. Une petite partie sort quand même ‘par derrière’ et se répand sur les rochers, ce sera l’hydromel des histrions.
5. Version 5 du Hávamál 103-110 : En italiques les péripéties non explicites mais impliquées par le texte du Hávamál.
5. 1. Il utilise ici aussi une vrille pour s’introduire chez Suttungr.
5. 2. Óðinn se présente à Suttungr et lui demande (avec force belles paroles) la main de sa fille en cachant soigneusement qu’il est l’un des Ases, sinon il serait immédiatement exécuté.
5. 3. Un mariage officiel, selon les coutumes du temps, prend place, avec un sumbel rituel.
5. 4. Sans doute comme ‘cadeau du lendemain’ il réclame une gorgée d’hydromel, ce que selon les coutumes, Gunnlöð ne peut lui refuser. Gunnlöð lui accorde une gorgée d’hydromel.
5. 5. Cette gorgée vide les trois récipients. Il s’enfuit.
5. 6. Les géants s’aperçoivent de la disparition d’Óðinn et se demandent si Suttungr l’a « anéanti ».
5. 7. Le mariage rituel inclut un serment sur l’anneau qu’Óðinn a visiblement violé : que faut-il maintenant « croire de ses sincérités » ?

Commentaires



L’épisode de l’hydromel est présenté comme la troisième épreuve initiatique d’Odin après la pendaison à Yggdrasill et le fait de boire au puits de Mímir. Toujours il paye un prix, son œil pour la connaissance, il accepte une longue souffrance pour la magie, et, en rompant son serment, il renonce à son honneur, pour l’hydromel. Donc l’obtention de la poésie est aussi importante que celle de la connaissance (Mímir) et celle de la magie (Yggdrasill). Il faut bien une raison au fait que la poésie soit pour lui si importante qu’il accepte de se déshonorer pour elle.

Nous connaissons déjà un mythe au cours duquel un dieu rompt son serment. C’est celui de la neutralisation du loup Fenrir où Týr devient manchot. Pour reprendre un argument de Dumézil, seul un dieu jouant un rôle capital dans l’organisation de la justice divine pouvait donner confiance à Fenrir de sorte qu’il accepte de se laisser enchaîner. Ceci explique la sorte de déchéance qu’il a subit dans la hiérarchie des Ases bien que son action, comme celles d’Óðinn et de Þórr, contienne la poussée incessante des Géants. Ils connaissent tous la loi de l’örlög : un jour, le Ragnarök prendra place. Mais ils connaissent aussi tous les façonnements (les sköp) qui permettent de façonner l’örlög en ajustant ses détails, par exemple sa date précise. Ils savent qu’ils ne peuvent pas empêcher le Ragnarök, mais ils savent tous aussi qu’ils peuvent en reculer la date le plus longtemps possible.
Ici, c’est Óðinn qui, par de « belles paroles », convainc Suttungr de l’accepter comme gendre et il n’est pas nécessaire qu’il en soit ‘dégradé’ comme Týr. Il n’en reste pas moins qu’il a violé un serment sur l’anneau c’est-à-dire qu’il a sacrifié son honneur (comme Týr) pour récupérer l’hydromel de la poésie. Il ne s’agit pas de l’excuser ici, mais de comprendre son geste. Comment est-il possible qu’il ait aimé la poésie à ce point ?
Les remarques ci-dessus montrent bien qu’il s’agit encore de retarder la date du Ragnarök. Mais que la poésie vient-elle faire dans ce bateau ?
Nous avons toutes les peines de monde à comprendre le fonctionnement d’une civilisation de l’oral, surtout si elle est complexe comme la civilisation scandinave ancienne. Pour qu’une loi soit appliquée, il faut qu’elle soit bien connue et c’est pourquoi un « diseur des lois » devait réciter (« par cœur ») les lois avant les sessions du Þing (voyez http://www. nordic-life. org/nmh/SnorriCultBackFr2. pdf). Pour qu’une culture commune soit possible, il fallait que des milliers d’individus en connaissent les détails. Dans notre civilisation de l’écrit, la poésie sert à communiquer ses états d’âme. Dans civilisation de l’oral, elle sert à communiquer le corpus des connaissances nécessaires à la culture commune. Sa beauté sert à faciliter la mémorisation de toutes ces connaissances. Il convient de rappeler ici que Snorri lui-même donne pour objectif avoué à son Edda de constituer un traité de Poétique, de façon à ce que l’art scaldique ne se perde pas et ne se dénature pas sous l’influence grandissante de la prosodie latine, influence observable dès le premier «°traité grammatical » (1140).

Nous pensons qu’Óðinn, en disposant de l’hydromel de la poésie pouvait assurer la cohésion des divinités. En distribuant le précieux liquide à quelques humains, il pouvait aussi assurer la cohésion entre les humains et leurs dieux, un facteur décisif pour opposer un front commun aux forces du chaos personnalisées par les Géants.
Pour finir, voici une demi-strophe du Galdr des Corbeaux d’Óðinn, un poème qui décrit le ‘dernier jours avant le Ragnarök’ :
Óðhrærir a dû
s’occuper d’Urðr (la destinée),
(mais) il ne pouvait (la) protéger
pour la plus grande part.

Ceci est un avertissement relayé par l’ancien scalde. Quand
Óðrœrir, la poésie’, ne pourra plus protéger suffisamment la
destinée de l’humanité, c’est alors que le Ragnarök sera proche.
Óðinn avait besoin de cet hydromel pour remplir sa mission
de retarder le Ragnarök, pour cela il a accepté de se déshonorer.

Conclusion



Une première conclusion, qui nous est personnelle, est que nous avons dû plusieurs fois atténuer notre argumentation pour ne pas faire un ‘féministe avant l’heure’ d’Óðinn, ce qui nous semblait un peu ridicule.
Mais notre surprise est peut-être explicable. Nous sommes nous-mêmes imprégnés de culture européenne du 20/21ème siècle, sans nous puissions être vraiment conscients de tous les préjugés qui ont été gravés dans nos inconscients par cette culture. En effet, les valeurs morales de notre époque diffèrent profondément de celles de la Scandinavie préchrétienne. Pour simplifier, on peut dire que les supports de la spiritualité actuelle sont faits de trois piliers principaux que voici :
- les dogmes de moralité. Pour beaucoup, la spiritualité consiste à se conformer aux dogmes de moralité, religieux ou autres, qui sont définis par les puissances temporelles, par exemple les Églises ou la Presse. Ces dogmes sont explicites dans le premier exemple, implicites dans le second, mais ils n’en sont pas moins tous deux dogmatiques. Mais, d’un autre côté, de nombreuses personnes rejettent le dogmatisme. Ceux-ci tendent alors à hésiter entre deux valeurs dominantes.
- . La valeur spirituelle de l’amour, plutôt entendue comme un ‘amour universel’ qui s’applique à tous nos frères humains et sœur humaines. L’amour universel est alors considéré comme le moyen par lequel notre spiritualité va pouvoir s’épanouir.
- La valeur spirituelle de la compassion. Souffrir avec et pour celui qui souffre, essayer de soulager sa douleur devient alors la ligne directrice de la spiritualité.
Or Óðinn ne vit pas dans un monde où ces valeurs spirituelles se sont épanouies, et sa religion ne se décrit pas en dogmes mais en mythes que chacun peut interpréter à sa façon. En somme, on peut dire que les dogmes modernes ont remplacé des contes qui n’ont de force que par l’exemple qu’ils fournissent à leur auditeur. On peut aussi dire, à la lecture du recueil de conseils plutôt que de dogmes appelé Hávamál (Le mot du Haut), que l’amour et la compassion, dans la civilisation du ‘Haut’, sont représentés par l’amitié et le respect.
L’amitié est fondamentalement définie comme un contrat d’alliance qu’il s’agit de respecter. Cet aspect un peu froid n’est pas obligatoire. Par exemple la strophe 45 du Hávamál donne ce conseil: «°Si tu possèdes un ami en qui tu aies bien confiance, alors tu dois fusionner en esprit avec lui », ce qui décrit même une relation fusionnelle.
Le respect d’autrui est défini d’une part, évidemment par le respect de la parole donnée, mais d’autre part comme l’absence de mépris pour autrui. Par exemple, la strophe 57 du Hávamál proclame de façon frappante que l’arrogant n’appartient pas vraiment à l’humanité : «°l’humain est connu de l’humain par la parole, mais aussi (est connu) le méprisant pas son arrogance. ».
Toutes ces qualités anciennes ne s’opposent certes pas aux actuelles. Par contre, elles gouvernent des comportements très différents. Par exemple, la compassion peut s’exercer de façon indiscriminée sur tous ceux qui souffrent, alors que le respect exige que l’on connaisse assez bien la personne respectée. De façon similaire, une amitié ne peut pas exister sans être partagée et réfléchie alors que les exemples d’amour irréfléchi et à sens unique abondent.
Voici donc la grille de lecture que nous avons utilisée dans cet article pour interpréter de façon plus objective les comportements d’Óðinn décrits par les mythes scandinaves anciens : civilisation de l’oral, qui refuse le dogmatisme et la théorie mais se définit par des exemples racontés dans les mythes ; l’importance de l’amitié pour structurer les relations sociales ; l’importance du respect pour structurer les relations personnelles. Enfin, l’importance d’une religion polythéiste où les ‘défauts’ d’un des dieux n’impliquent pas que ces défauts soient ceux de la religion dans son ensemble car certains dieux peuvent, en quelque sorte, compenser les défauts des autres.


Remerciements



Le fil de discussion: « Nos dieux sont-ils imparfaits ? » du forum ‘Les Enfants d’Yggdrasill’ a pour le moment traité essentiellement de Baldr, Týr, Þórr, Loki (en passant, car il était traité dans un fil à part) et Óðinn. Nous remercions sincèrement (par ordre d’apparition) les autres membres du forum qui ont donné leur avis sur Óðinn : mimming, Adsila et Runi.
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